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ÂBRE
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ABRIC

etc. ([Moralité du] mauvais riche [et du ladre, XVe siècle]); «Seiché de feux, de soif, de peines et d'ahan, et l'autre rajeuni dans le sein d'Abraham». ([D']AUBIGNÉ, [Les Tragiques], «Jugement»).
   Il nous est resté de cette antique prononciation le village des Abrams à l'Île-du-Prince-Édouard.

   ÂBRE. Subst. masc. L[e] â est très ouvert: âbre. Le premier r de arbre est tombé dès les origines de la langue, comme le prouvent les nombreux exemples que je pourrais citer: «La pucele descend sos l'arbre. / Si la trova froit comme mabre (marbre)». (Roman de Blancardin).
   «On écrivait marbre et arbre par respect de l'étymologie marbor et arbor, mais en parlant, on supprimait le premier r». (GENIN, Variations).
   Ce sont les scribes puis les grammairiens qui ont restauré l[e] r latin de arbor et de marbor.
   Il y eut discussion entre les savants au temps de Malherbe pour savoir si l'on devait écrire âbre ou arbre. Vaugelas, la plus haute autorité du temps, décida (403e observation) en faveur de arbre, mais il ajoute que l'on prononçait âbre parmi le peuple et même à la cour.
   Avant âbre, on avait dit aubre et haubre, ainsi qu'on le trouve dans Phil[ippe] de Novare. (Des Quatre tenz d'aage d'ome), dans Rutebeuf (Li Diz des ribaux de Greive).
   L'accent circonflexe sur l[e] â remplace l[e] r éliminé du radical. Le roman a albre. Le mot était autrefois de deux genres. Il est ici masculin comme à l'Académie.
   Un corps d'âbre est un tronc d'arbre renversé.
   Nous avons, comme ils ont en France, l'âbre-fourchu. Rabelais nous en donne la description: «Fais bien à point l'âbre-fourchu, les pieds à mont, la teste en bas». On a aussi appelé arbres-fourchus des virelais intercalés parmi les grands vers.
   ABREUVAGE. Action d'abreuver les animaux.
   On dit abreuvement en France aujourd'hui, mais ni l'un ni l'autre mot ne se trouve à l'Académie.

   ABRIC. Abri. On se met à l'abric du vent, de la pluie. On entre dans une maison ou dans une grange, durant un orage pour se mettre à l'abric.
   Pour expliquer ce c final, les étymologistes se sont donné carrière. Il n'y a pas de quoi, il me semble. Le c final ne fait pas partie intégrante du mot; il a été, apparemment, accolé pour cause de sonorité ou d'euphonie, comme la consonne n l'a été maintes fois dans l'ancienne langue. Brantôme écrit éméric pour éméri, marquisac pour marquisat, naction pour nation. Je trouve epics pour épis, dans le Premier voyage de Jacques Cartier, rapporté par Lescarbot (vol. I, p. 207). Lescarbot, lui-même, dit qu'il avait pour blason un chapeau d'epics.
   On a dit en vieux français béeric pour béryl.
   Le mot s'est écrit abric, abri, abris, abrit, abril, abrise et abrie au XVIe siècle et antérieurement: «Quand je les vis aussi couvers, je m'en allay à eux randre à l'abrit». (Pantagruel); «À l'abril de ses feuilles». (FRANÇOIS DE SALES, Sermons autographes); «Genève s'en va un bon abric». ([D']AUBIGNÉ, Lettres).
   La Curne [de Sainte-Palaye] rattache le mot à abre, c.-à-d., à arbre. Verrier [et Onillon] (Glossaire [des patois et des parlers] de l'Anjou) appuie cette opinion. Il semble la justifier en nous disant que «dans les anciennes coutumes, il y avait l'abre de l'abri, ou de l'abris, à la porte des châteaux, sous lequel on se mettait à couvert du soleil et de la pluie».
   Cela a du lieu (de la vraisemblance), comme disent les Acadiens, et bien plus que apricus, auquel plusieurs le rattachent et qui signifie exposé au soleil: tout le contraire de abri. Le c final, lettre adventice, a attiré les étymologistes comme un aimant.




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.