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AVRIL
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AZURER

   Le moyen âge disait, comme nous, aoire pour avoir. Avoir vient de habere, lequel se décompose en facere habeo. Nous disons: J'ai à aller là, avec les Anglais qui ont: I have to go thither.
   «Le peuple de Paris, au lieu de éu, prononce évu». (LITTRÉ). Cette manière s'est conservée dans plusieurs familles acadiennes. «Dites-moi si vous approuvez la prononciation parisienne qui coupe en deux la monosyllabe eu: J'ai é-u, il a é-u». (BALZAC, Lettre à Chapelain). Il aurait pu ajouter: é-vu. «Et tos jorz faim et soif avrons». (Yvain et Landrine, [Yvain ou Le Chevalier au lion]). L'auxiliaire avoir, en Acadie aussi bien que dans l'ancienne langue se mettait souvent où l'usage aujourd'hui demande l'auxiliaire être: «J'ai monté pour vous dire». (MOLIÈRE, [Le] Misanthrope, 1-2); «...Tu n'aurais pas à la légère descendu dans ce puits». (LA FONTAINE, [Fables], Le Renard et Le Bouc); «Et j'ai pour vous trouver rentré par l'autre porte». (MOLIÈRE, Les Fâcheux).
   Dewes, contemporain de Palsgrave (fin du XVIe siècle), nous dit expressément que la conjugaison pronominale se faisait de son temps avec l'auxiliaire avoir: Je m'ay agenouillé, etc.
   Nous contractons quelquefois avez-vous en avons. Ceci encore est du
vieux français, témoin ces deux vers de Ronsard (Amours, liv. I): «Razant nos champs, dites, a'vons point veu / C'este beauté qui tant me fait la guerre?»
   Les Latins disaient sis pour si vis. Le populaire raccourcit les mots, les contracte, les télescope.
   Nous donnons au verbe avoir plusieurs tours qu'il n'a pas (peut-être les a-t-il) en France; par exemple: «Il a bon anglais», pour il parle l'anglais couramment; avoir des mots pour se chicaner; avoir du chien, être courageux; n'avoir pas la langue dans sa poche, être capable de rétorquer.

   AVRIL. Nous prononçons le mot avri, comme il s'est prononcé originairement en France, et comme il s'y prononçait encore au XVIIe siècle, si nous nous en rapportons au témoignage de Chifflet.

   AZUR. Solution avec laquelle on teint l'eau en bleu et dans laquelle on met ensuite le linge tremper.

   AZURER. Teindre couleur d'azur. Cotgrave définit le mot: «To dye, to paint, staine or color with azure». Le mot est entré dans la haute poésie, bien que rejeté par l'Académie: «Le regard, à travers ce rideau de verdure, / Ne vois rien que le ciel et l'onde qu'il azure». (LAMARTINE).




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.