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DÉTRUIRE (SE)
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DEVANTEAU

téter. Détraire ou étrayer se disait, en vieux français, pour séparer.
   On trouve détraire dans la Chirurgie de H. de Mondeville.

   DÉTRUIRE (Se). Le mot savant et redondant, se suicider, est inconnu des Acadiens, aussi bien que la chose; il se rend par se détruire.

   DETTEUR. Débiteur. Detteur est un excellent mot du vieux parler français, auquel le grammairien Vaugelas a fait substituer débiteur. Débiteur est presque du latin, débitor; tandis que detteur, conservé du franco-normand par les Anglais, est marqué à l'effigie de notre langue.
   Le mot était encore en pleine floraison au milieu du XVIIe siècle: «Je connais maint detteur», dit La Fontaine dans la fable La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard. Richelet le donne.

   DEUX. Fait au féminin deusse lorsqu'il n'est suivi ni d'un substantif ni d'un adjectif: Elles sont deusse, il y en a deusse. Dans l'ancienne langue, les deux premiers chiffres se déclinaient, comme en latin, et gardaient en plus la caractéristique du masculin et du féminin. Un fait encore une au féminin, à l'Académie; mais deux est invariable et absolu: deux hommes, deux femmes. Elles sont venues toutes deux. Nous disons deux femmes, comme à l'Académie; mais nous dirions: Elles sont venues toutes les deusses. Notre féminin deusses se disait does dans la vieille langue. Deusses et does sont deux manières d'épeler le même mot. Le son est à peu près le même. Ce féminin a disparu vers la fin du XIIe siècle, et le masculin dos, dous ou doux est resté seul pour exprimer les deux genres. Dous est devenu deus (d'où notre féminin deusses, puis deux au XVe siècle.
   À l'origine de la langue, dul était le masculin de deux. On dit encore dul, en Lorraine.
   Nous disons nous deux Pierre, pour: Pierre et moi. Cette manière de
dire s'entendait dans l'ancien parler: «Nous deux Yaume», dit une Bretonne du roman de Paul Féval, Châteaupauvre.
   Nous avons aussi eux deux: Ils sont venus, eux deux Pierre, c'est-à-dire Pierre et lui. Les Latins avaient ambedui, et le vieux français ambes, ambesdous et andeus pour rendre l'idée du duel: «Andeus avez le cuer...» (Roman de la Rose, v. 9338); «Le premier sang versé, on peut voir en eux deux. L'estat des agneaux doux». ([D']AUBIGNÉ, [Les Tragiques], «Vengeances»).
   Les grammairiens ont longtemps discuté sur la différence de signification qu'il pouvait y avoir entre tous deux et tous les deux. Il s'est fendu là-dessus bien des cheveux. L'Académie a préféré tous deux. Nous disons tous les deux.

   DÉVALER. Quoiqu'il soit à l'Académie, ce mot a vieilli et n'est presque plus employé dans la haute littérature; à sa place, on dit descendre.
   En Acadie, il est en pleine floraison. Nous dévalons un escalier; nous dévalons à la cave. Nous disons même, absolument: dévale pour va-t-en.
   La poésie autrefois figurait avec ce verbe, aujourd'hui désuet, ses plus gracieuses images. Un poète fait dévaler l'âme d'Orphée dans les enfers.
   Moins poétiquement Ronsard: «Comme un songe léger / Fait dévaler (son héroine) afin de se purger». (La Franciade, liv. IV). De son côté, Corneille (Rod[ogune], 11, 2), haussé sur son cothurne, clame: «Il ne montera point au rang où je dévale / Qu'en épousant ma haine, au lieu de ma rivale».

   DEVANT. Nous disons: Il va le devant, comme les Quarante disent: Il a pris le devant.

   DEVANTEAU. Devantier. Chez la plupart des paysans de France, devanteau est un tablier ordinaire. Le tablier, chez nous, est moins long que le




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.