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ÉCOPEAU
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ÉCOPEAU

copeaux qu'il ramassaient dans les ateliers». (ROUSSEAU). Du même: «Un seau plein de gros coupeaux de bois de chêne».
   Si René Bazin, Châteaubriand et Rousseau écrivent copeau au lieu de écopeau, c'est pour conformer leur orthographe avec celle de l'Académie.
   Palsgrave, qui vivait à l'époque où de Monts fondait Port-Royal d'Acadie (1605), rapporte le mot et le traduit en anglais par Chyppe of Wode. Le chip of wood anglais et notre écopeau signifient absolument la même chose. En renchérissant sur la définition que je viens d'en donner, c'est l'éclat, la rognure, les fragments que fait voler la hache entaillant une bille de bois.
      À l'Académie, le copeau se définit: «Éclat de bois que la hache, la doloire, le rabot, ou quelque autre instrument tranchant fait tomber du bois qu'on abat ou qu'on met en oeuvre». Cette définition est vague et presque contradictoire. L'éclat de bois que la hache fait tomber de la pièce qu'on abat, et ce qu'en enlève ensuite du rabot, sont deux choses différentes. Le mince ruban qui sort du rabot n'est pas un copeau ou un écopeau; c'est ce que nous appelons, ici, et que les menuisiers en France appellent une ripe. C'est le wood shavings des Anglais. On dit aussi en français dialectal frison, rifle. Le riflard est un rabot à deux poignées. Il peut se faire que ripe et rifle soient le même mot. Les deux termes, écopeau et ripe, aussi bien que les deux choses, ne se confondent jamais dans notre pays.
   La définition de copeau donnée par Bescherelle est plutôt celle d'une ripe. Larousse écrit: «Morceau de bois léger que l'on détache du rabot ou d'un autre instrument tranchant». Une ripe encore. Le Dictionnaire de Hatzfeld, Darmestater et Thomas dit simplement: «Ce qu'on enlève en coupant». Ceci ne signifie absolument rien de précis. On peut enlever n'importe qu'elle forme: ripe, copeau ou autre chose.
   Littré, quoique vague, est moins imprécis: «Morceau, éclat enlevé d'une pièce de bois par un instrument tranchant».
   Les écrivains anciens n'ont jamais pu tomber d'accord sur la manière d'écrire copeau. C'est d'abord, au XIIIe siècle, coypiaulx qu'on trouve, puis, au XIVe, copiel et coipiau; coipeau et coupeau, au XVIe. On trouve aussi cospel et coispel. Je ne vois que Palissy (XVIe siècle) qui écrive le mot à notre manière, écopeau.
   Sur la signification du mot, même désaccord chez les anciens que chez les modernes.
   Tristan [et Iseult] (XIIe siècle) l'entend comme nous, mais il écrit cospel: «De mun cnivet les cospels fis»; de mon calife je fis des copeaux.
   Pierre Richelet semble avoir donné à ce mot, dans son Dictionnaire de 1728, et sa véritable orthographe et son véritable sens, mais il y mêle la ripe: «Écopeau, terme d'artisan qui travaille avec la hache ou la plaine: assula, segmen, fragmentum». Segmen, fragmentum, voilà bien notre écopeau, ce que la hache fait voler de l'entaille, mais qu'est-ce que l'assula qui sort de la plaine? Ce n'est assurément pas un copeau.
   Plaute (Merc. 1, 2, 20) dit bien: «Foribus facere hisce assulasRipes ou copeaux?
   Palissy qui, lui aussi, écrit le mot correctement, lui donne le sens de ripe: «Va chez le menuisier, et tu trouveras que, quand il rabote quelque table, il se fait des escoupeaux (escoupeau est le même mot qu'écopeau) longs et terves (c.-à-d., minces)».
   Les écrivains du moyen âge, aussi bien que ceux du XVIe siècle, donnent à ce mot les significations les plus bizarres, en même temps que les plus disparates. Cotgrave, fin du XVIe siècle, lui en trouve trois à lui seul. Palsgrave, même période, après avoir donné à ce mot à peu près le sens qu'il a en Acadie, lui trouve celui de noddle of the head et celui de shrede of cloth,




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.