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ÉRABLIÈRE
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ERRE

un accent grave et prononçons exactement comme au Conservatoire. Il en est de même de fer, formé sur ferrum.
   Aucune lettre de l'alphabet français n'a autant évolué dans son timbre que la voyelle e, qui va du e muet au è grave, en passant par le ê circonflexe et le é aigu. Sauf pour certains mots particuliers, nous lui donnons ici les mêmes sons qu'elle a en France.
   Parmi ces cas particuliers, et je n'en relève qu'un, peut-être s'en trouve-t-il d'autres, cuiller dont la dernière syllabe se ferme en un é aigu: cuillére.
   La cour du Grand Roi et Louis XIV lui-même prononçaient cuiller comme nous, et aussi Malherbe, tandis que les méridionaux disaient cueillère avec un accent grave. Explique qui pourra ce renversement des choses divines et humaines. Les méridionaux, la plèbe l'emportèrent sur le Roi Soleil, glorieusement régnant de droit divin et parlant français de science certaine. L'Académie s'en tira en écrivant cuiller, sans accent grave, ni aigu.
   Nous faisons souvent la métathèse du e devant [le] r, c'est-à-dire, sa transposition. Nous disons berloque pour breloque; ferdaine pour fredaine, guerlot pour grelot, s'entertenir pour s'entretenir. Celui qui a façonné les vocables français de façon à leur donner des contours harmonieux, le peuple de France, dit comme nous.

   ÉRABLIÈRE. Lieu où croissent les érables.

   ÉRALLER. Autre forme de érailler. Écarter les jambes de manière à se blesser, écarquiller: Ma vache s'est érallée sur la glace. Le mot appartient certainement à la vieille langue. Cotgrave le relève: «Érailler: To spred or set open, straddled».
   On dit aujourd'hui, en Anjou, d'une chaise boiteuse qu'elle est érâlée.
   Éraillé, à l'Académie, se dit en parlant des toiles et des étoffes, dans un sens tout différent.

   ÉREINTER. On dit, aux Îles-
Madeleine: Ça m'éreinte, pour ça me surprend, ça m'étonne beaucoup.

   ÉRIFFLER. On trouve dans Madame Bovary qu'Emma érifflait sa robe au pantalon de son valseur.
   D'un autre côté, Godefroy rapporte ceci: «Socrates, quand sa jambe enflée / Par les fers et les ceps, grattoit, / Il l'eust volontiers érifflée / Car le gratter trop lui plaisoit».
   C'est cette dernière signification que nous donnons au verbe ériffler, en Acadie: gratter jusqu'à emporter le morceau.

   ERLEROSE. Variété de pommes de terre importée d'Angleterre.
   Le paysan français en a fait erlie-rose ou simplement erlie, mot qu'on entend dans plusieurs départements.
   Pourquoi erli en France et erlé en Acadie? Parce qu'en France le mot est entré dans la langue par les yeux et, en Acadie, par les oreilles.
   Early-rose donne eurli-rose, littéralement, en français, d'après l'orthographe, mais la prononciation anglaise du mot est eurlé-rose. Pour cause d'euphonie, l[e] u tombe en France aussi bien qu'en Acadie: erlie-rose, là-bas; erlé-rose, ici. Afin que le mot sonne encore mieux à l'oreille, le paysan français retranche rose qui se pose mal sur un tubercule, et, de early-rose, il fait simplement erlie.

   ERRE. Aller grand'erre, signifie, en Acadie comme en France, aller grand train, mais bailler l'erre à quelqu'un ou à quelque chose, pour lui donner une poussée de propulsion, et prendre son erre d'aller, pour partir à bonne allure, sont deux locutions qui ne sont pas consignées dans les grands dictionnaires, du moins dans celui de l'Académie.
   D'où viennent ces locutions? Quelle en est l'origine? D'aucuns ont voulu rattacher erre à aire, ou air de vent, et donner à cette expression une origine maritime. Je suis porté à croire que c'est plutôt un terme de vénérie signi-




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.