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ÊTRE
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nouvelles en vers, La Jument du] compère Pierre); «Une estrange contrée». (DESCHAMPS, vol. II, p. 107); «Terre n'y aura si estrange qu'il ne circuient pour le chercher». (Perceval). Saint-Gelais intitule l'une de ses poésies: «Douze chevaliers étranges» (étrangers).
   Les diverses significations du mot étrange que nous relevons dans les citations qui précèdent se retrouvent en Acadie.
   Le bord des étranges signifie, chez les Canadiens, la chambre réservée aux étrangers.

   ÊTRE. Quand il fut pour souper est une manière de dire que nous avons prise des Normands et que les Anglais ont conservée: Je ne suis pas pour vous trahir, se dit ici pour je ne vous trahirai pas; «Je crois qu'un ami chaud et de ma qualité / N'est pas assurément pour être rejeté». (MOLIÈRE, Le Misanthrope, acte I, scène II).

   ÉTRÉCIR. Rétrécir. Nous disons aussi rétrécir.

   ÉTRIVER (Faire). Agacer, taquiner. Nous disons: N'étrivez pas cet enfant; Ne faites pas étriver cet enfant.
   Ce mot appartient à l'ancienne langue. On s'étonne que le Dictionnaire ne l'ait pas recueilli. Il est vrai que sa signification est flottante dans les vieux auteurs: «Prends à injure si on estrive à la suyvre». (MONTAIGNE). Étrive est ici à peu près synonyme de l'anglais to strive.
   «Si le condamné estirvoit à leur ordonnance, ils menoient des gens propres à l'exécuter en lui coupant les veines des bras et des jambes». (Idem). Le même auteur écrit ailleurs: «La philosophie n'estrive point contre les voluptés naturelles»; «Avecque tes amis jour et nuit estriver». (RÉGNIER, [Satires], «Satire XIII»).
   On trouve ailleurs étriver avec le sens de querelle, de débat, de contestations, de dispute.
   On a dit: à l'étrivée pour à l'envie.
   La Tour intitule un de ses chapitres: «Cy parle de celles qui estrivent les unes les autres». En Normand, en Wallon, au nord de la France généralement, le mot étriver ou faire étriver, comporte le sens que nous lui donnons en Acadie et au Canada.
   De provenance germanique, formé sur streben, apparemment.

   EUNE. Une. S'est dit et se dit encore, dans la langue dialectale de France. Eune supposition: Supposons que. Gabriel Nigond intitule l'une de ses poésies. «Eun' Maison». (Contes Limousins).

   EUR. Les finales en -eur dans arracheur, marcheur, coureur, plaideur, nageur, parleur, écornifleur, flâneur, moqueur, acheteur, sauteur, radoteur, trotteur, etc., se prononcent -eux: arracheux, marcheux, etc. Dans un certain nombre d'autres mots, ceux de formation savante ou livresque, c'est, comme à l'Académie -eur, que nous disons: docteur, senteur, cultivateur, peur, coeur, choeur, tumeur, honneur, liqueur, meilleur, chandeleur, fleur, malheur, odeur, vigueur, pécheur, etc.
   C'est à la graphie que la plupart des finales en -eur, formées sur le latin or, doivent d'être passées dans la langue. Le peuple disait -eux; menteux, par exemple qui a laissé menteuse.
   «Sous le règne de Louis XIV et même de Louis XV, la vieille cour maintenant la véritable prononciation de l'r final dans les substantifs en eur. Elle disait des porteux, des passeux, des prêcheux», etc. (GÉNIN, Variations).
   La finale de prêcheux est douce; dans prêcheur, elle est dure.
   On trouve à l'Académie «faucheur ou faucheux», pour araignée des champs.
   Les gens du grand monde ceux qui parlent à la grandeur, comme nous disons prononcent piqueux, le mot qui s'écrit piqueur à l'Académie, en souvenir des chasses d'autrefois.




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.