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IDÉE
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IL

peu partout dans les anciens auteurs: «Encore le chrestien aura icy-dedans...». ([D']AUBIGNÉ, Vengeances); «Je suys ta povre créature et ton povre servant, qui ay long temps vescu icy dedans». (ARRAS, [Roman de] Mélusine); «Il fist si froit que là dedans / Firent tuit martiaus de lor denz». (RUTEBEUF, II, 189).
   Ici dedans, c'est le céans, et là-dedans le léans du vieux français, ci ens, là-ens: «Qu'il baillera tantôst la rose / Que nous tenons caienz enclose». (Rom[an] de la Rose, v. 15420).

   IDÉE. Intelligence: Cet enfant n'a pas d'idée, n'est pas intelligent; Le malade a eu toute son idée jusqu'à la fin, sa connaissance.
   Nous disons aussi: J'ai idée d'aller voir ce qu'il font pour j'ai envie; J'ai comme une idée qu'il lui arrivera du mal; j'ai le pressentiment.
   Tout ceci se retrouve dans le parler dialectal de France: «Tu as de l'idée et du raisonnement». (SAND, [François le] Champi).

   IEN. Lorsque cet adjectif numéral est suivi d'un autre adjectif ou d'un substantif, nous prononçons comme au Conservatoire: un bel homme; un cheval; un grand garçon. Mais lorsqu'il termine la phrase, c'est ien que nous disons: Il n'y en a rien qu'ien; J'en veux ien.
   Cette manière de dire nous vient de France. C'est encore aujourd'hui celle de beaucoup de Normands et d'Angevins.
   Le féminin de un est eune et iune; eune dans le corps de la phrase et iune à la fin: eune femme, eune belle journée; J'en veux iune, il n'en reste plus qu'iune.

   IL. Le l, du pronom il, tombe devant une consonne: I vient, I dort, I court, mais il sonne devant une voyelle: Il accourt, il arrive. C'est ainsi que l'on prononçait en France, au XVIIe siècle, et que l'on prononce encore souvent aujourd'hui: «Je soré le chemin qu'ys prendront», écrit Fran-
çois 1er à sa mère (1521). Ce grand roi, protecteur des lettres, pouvait ne pas savoir son orthographe, mais il prononçait le français comme il se prononçait à la cour de son temps. Le fait est confirmé par les meilleurs écrivains: «Pour ceux-là n'i a point de finance en nos comptes». ([D']AUBIGNÉ, [Les Tragiques], «Princes»); «I a rimes et chansons». (Des Quatre Tenz d'aage d'ome); «Je croy qui (pour qu'il) nous forge icy quelque langage diabolique». (RABELAIS, Gargantua, liv. II, chap. VI); «Il s'y trouva tant empressé qui ne suit (qu'il ne sut) par quel bout commencer». (Perceval).
   Tout le XVIIe siècle admet que il se prononçait i devant une consonne et dans la forme interrogative, nous assure le grammairien Chifflet. Et Restaut, avocat au Parlement, dans une grammaire publiée en 1740 et approuvée par Rollin, affirme la même chose.
   Nous disons, dans la forme interrogative, comme le veut Chifflet et, après lui Restaut: Dit-i?, Vient-i?, Dort-i?
   [Le pronom] il se supprime souvent en Acadie au commencement d'une phrase, dans la narration surtout. Cette suppression date de loin: «Faut pardonner aux auteurs d'iceux», écrit Henri Estienne, le plus célèbre grammairien du XVIe siècle, au lieu de: il faut pardonner. Nous dirions de même.
   «Vient la nouvelle à la cour qu'elle estoit morte en Auvergne, n'y avait pas huit jours», pour: il n'y avait pas. (BRANTÔME, [Vies des dames illustres], «Marguerite»); «Ma fine, faut que je vous embrasse encore», pour il faut. (SAND, Claudie).
   Le l sonore est livresque. On prononce, aujourd'hui, le mot tel qu'on le trouve écrit. La lutte entre la prononciation populaire et la prononciation savante s'est poursuivie de tout temps et se poursuit encore.
   Nous disons, et je ne sais à quoi rattacher cette manière: I s'y en manque que vous ayez raison, pour il s'en faut que vous ayez raison.




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.