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JOTTE
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JOUIR

pas bien certain que telle ait été la prononciation d'empremier; les vieillards disent jornée, comme nos aïeux de France le disaient: «Tant chevaucha l'empereres Beaudouins par se jornées qu'il rencontra les messagers». (VILLEHARDOUIN).
   Travailler à la jornée, c'est louer ses services jour par jour; Aller en jornée, même sens.
   Jornée s'est dit, en vieux français, pour salaire. À côté de jorn, la vieille langue avait jornal, ojord'hui, retorner, séjorner, torner, ajorner, etc.
   Jornée, dans l'argot des voleurs, se dit pour jour. Dans le Perche on dit le plus souvent jou pour jour ou jor. Les Italiens ont agiorno. Du latin diurnum. Jornée, c'est jor avec une.
   J'ai entendu dire jor pour jour. Telle a dû être la première manière, en Acadie, puisque c'était celle de France: «Mout avoit le jor conqueté». (Eric et Enide); «Ele li a toz jors mené». ([CHRÉTIEN DE TROYES], Cligès); «Toz jors est freis, toz jors est beaus». ([BENOÎT] DE SAINTE-MAURE, [Le] Roman de Troie); «Nostre pain de chaseus jor nos done lui». (Mss du XIe siècle); «En cel jor si naissons nos tuit». (Sermons de saint Bernard); «Toz jors siet la pome et pome». (Roman de Renart); «Tot asséur perras toz jors par France aler». (Roman de Rou).
   On a dit tojors pour toujours: «Sire, por mon service avoir à tojors». (La Fille du comte de Pontieu).
   Nous disons, en prononçant le mot comme au Conservatoire: de jour, de nuit, pour durant le jour, durant la nuit; au petit jour, à l'aube; avant jour, pour avant le lever du soleil. On trouve «de petit jour» dans Aubigné.

   JOTTE. Joue. Mot enfantin: Vos joetes font deux fosses (fossettes) toudis». (DESCHAMPS). On trouve également jate dans la vieille langue. Le provençal a ganta et l'italien gota pour joue.
   On dit jottée pour joue enflée en Anjou.
   JOUASSE. Qui aime à jouer, à s'ébattre. Se dit d'un enfant ou d'un animal.

   JOUC. Joug. Joug, bourg se prononçaient jouc, bourc et quelquefois juk, burk, aux premiers temps de la langue. C'est la voyelle dure, le c du picard, substituée à la voyelle plus douce g du latin jugum. Joch, en allemand; yoke en anglais.

   JOUE DE CHARRUE. Versoir.

   JOUER. Nous disons: Ça va jouer pour il y aura du grabuge; ça n'ira pas tout seul.

   JOUERIE. Jeu: Je n'aime pas ces joueries-là. Se prend plutôt en mauvaise part.

   JOUIR. Venir à bout de quelqu'un ou de quelque chose, le contrôler, s'en rendre maître: Je ne peux pas jouir de cet enfant; Mon cheval est vicieux; je ne peux pas en jouir; Il est si têtu que je ne sais comment m'y prendre pour en jouir; «Mais ayant l'esprit troublé par l'eau-de-vie, le matelot se moquait d'eux et n'en pouvoit-on jouir». (LESCARBOT).
   Jouir est de formation analogique; c'est l'ancien français chevir, dont le radical est caput: mener à chef; avoir la jouissance ou la chevance d'une chose.
   «Chastie ton parent (enfant) en son commencement, si tu en veus joïr». (Proverbes, au comté de Bretaigne, XVIe siècle); «On ne peut chastier les yeulx / Neu chevir, qu'oy que l'en leur dye». (ORLÉANS, [Rondeaux et autres] poésies); «Leurs chevaux en prenoient si grand frayeur qu'ils ne pouvoient chevir de leurs chevaux, et tournoient teste en arrière». (BRANTÔME, [Vies des hommes illustres et des grands capitaines], «M. de Guyse»). Parlant de son chien Busquet, M. Dimanche dit: «Nous ne saurions chevir».
   Le mot est dans Montaigne.




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.