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L

   L. L est une liquide très instable, soit que d'autres consonnes plus énergiques la déplacent, soit qu'elle tombe de sa propre débilité.
   La graphie d'autrefois faisait entrer dans les mots comme moult, oultre, Amirault des l étymologiques qui ne se prononçaient pas.
   Au lieu d'un l devant on, dans l'on dit, l'on croit, comme le veut l'usage officiel aujourd'hui, nous mettons quelquefois un n: n'on dit, n'on croit, comme cela se faisait anciennement.
   Un l remplaçait parfois un t euphonique dans la vieille langue, comme dans cette phrase de Joinville: «En France les appelle l'on les croiz noires». Cette manière n'existe pas en Acadie ni non plus la substitution d'un l à un t dans noizéliers pour noisetiers, comme on le trouve dans Nicolas Denys.
   «Dans les mots terminés par les syllables muettes, -ble, -cle, -fle, -ple, etc., on ne doit pas faire sentir le l: aimabe, meube, sensibe, souffe, onque (oncle)». (VERRIER [et ONILLON], Glossaire [des patois et des parlers] de l'Anjou). C'est, à peu d'exceptions près, ce qui arrive en Acadie et dans tous les parlers dialectaux de France. Le nom Joffre, par exemple, le vainqueur de la Marne, se prononce Joffe dans l'arrondissement où il est né.
   Le son mouillé du l, si cher à Littré, et qui est en train de se perdre en France, ne s'entend pas en Acadie ni au Canada; le yod palatal le remplace. Nous disons: éveyer, mouyé, rouyer, pour éveiller, mouillé, rouillé: «Le l mouillé a cessé de se prononcer et est partout remplacé par y». (PARIS).
   R, autre liquide, se substitue très souvent à l. Ainsi nous disons: armanac, résipère, virebrequin pour almanac, résipèle, vilebrequin.
   On est allé bien plus loin dans la vieille langue, où du latin lusciniolum, on a fait rossignol; d'ulmun, orme; d'apostulus, apôtre; de peregrinum, pèlerin; de flagrare, flairer; de frigorosus, frileuse; de libella, niveau: tous mots que l'usage a conservés.
   On a dit hable pour havre, molue pour morue. Amyot a colbeau pour corbeau, orphenin (d'où l'anglais orphan) pour orphelin. On trouve paller pour parler dans le Roman de la Rose.
   De matelas les Anglais ont fait mattress ou, plutôt, ont pris ce mot du français: «Il convint gésir sur le materas que li sondans li avoit bailliez». (JOINVILLE).
   Nous substituons l à n dans envenimer, qui devient envelimer, dans vénéneux qui devient velineux.
   Ailleurs, c'est n qui se substitue à l, comme nune part pour nulle part.
   J'ai entendu dire pinule pour pilule par des Canadiens.
   Au temps où l'Acadie fut fondée, on ne prononçait plus guère, en France, les l à la fin des mots, sauf lorsque le mot suivant commençait par une consonne. On disait: si pour sil; genti pour gentil; avri pour avril; nombri pour nombril; filleu pour filleul; écureu pour écureuil; couti pour coutil. Le peuple n'était pas seul à faire tomber le l final des mots, la bourgeoisie et la cour prononçaient comme lui: «Ce petit homme si genti, / Qui toujours chante et toujours rit». (Quatrain sur le Prince de Condé, père du Grand Condé, rapporté par Alex. Dumas dans son histoire de Henri IV, [Les Grands hommes en robe de chambre (César, Henri IV, Louis XIII, Richelieu]).
   Et Molière, contemporain de Razilly, fait dire dans les Précieuses Ridicules: «Prenez figure, Monsieur, si




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.