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NÉGLIGENTERIE
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NÉOLOGISMES

lieu veue». (ARRAS, [Roman de] Mélusine); et le bon La Fontaine ([Fables], L'Homme qui court après la Fortune [et l'Homme qui l'attend dans son lit]): «Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme que le Mogol l'avait été».
   Les Acadiens, les Canadiens et les provinciaux de France ne se font pas scrupule d'offenser grand-mère et grand-père et d'enfreindre toutes les règles établies à ce sujet par Noël et Chapsal. Ils diront: Faites pas semblant de rien; C'est pas ça; Paries-en pas; J'en parle pas pour pas que ça soit su. J'ai entendu une femme canadienne dire à son mari dans un moment passager de dépit: «Je t'aime moins que pas». Ceci n'est pas grammatical, mais est-ce plus inélégant que cette phrase que je détache de Molière (Dom Juan, III)?: «Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise»; et cette autre que j'ai cueilli dans Petit de Julleville (Histoire de la langue [et de la littérature] française [des origines à 1900]): «Le jour où, pour un méchant mot, éclata une querelle qui ne pouvait pas ne pas éclater».
   La femme canadienne dont j'ai parlé avait pour autorité Brantôme ([Vie des hommes illustres et des grands capitaines, «La Chastaigneraie») qui écrit en toutes lettres: «Je la laissai (Madame de l'Archaut) qu'elle n'avait que trois ans, encore pas».

   NÉGLIGENTERIE. Se dit, quelquefois, pour négligence.

   NÉGRER. Travailler comme un nègre: J'ai négré toute la journée.

   NEIGEAILLER, NÉGEASSER. Neiger un peu.

   NÉOLOGISMES. Les Acadiens, ni non plus les Canadiens, n'ont guère créé de mots nouveaux. Toutes, ou à peu près toutes les vieilles expressions qu'on entend de la bouche de nos paysans, nous viennent de France et appartiennent à l'ancienne langue. Un certain nombre ont été recueillies par
les écrivains antérieurs au XVIIe siècle, mais d'autres ne sont jamais entrées dans les écritures et sont comme si elles n'avaient jamais existé. Les entendant pour la première fois, soit au Canada, soit en Acadie, des savants(?) exotiques disent: Quel patois!
   Ces mots réputés patois sont des mots de bonne marque; ils ont, à ne s'y méprendre un visaige français; ils appartiennent à la mère de famille, qui est la France. Respectez-les.
   Et nous, Acadiens et Canadiens, conservons-les avec piété. Ils ressusciteront un jour d'entre les morts pour rajeunir la langue, lui infuser du sang nouveau, l'empêcher de mourir d'anémie.
   Le plus grand nombre de nos néologismes sont ce qu'on appelle des néologismes de sens, formés par analogie. Un phénomène nouveau, soit au ciel, soit sur terre, frappait-il les nouveaux colons? On lui donnait un nom rappelant quelque chose d'aperçu en France qui lui ressemblait. C'est ainsi que les aurores boréales furent appelées par les Canadiens, des marionnettes, et par les Acadiens des lances. Les aurores boréales dansent ainsi que marionnettes; ils dardent des éclairs comme font les lances dans un tournoi.
   Quand, après la conquête de l'Acadie en 1713, du Canada en 1763, des institutions politiques et des coutumes administratives nouvelles nous furent imposées, il fallut bien trouver des mots pour les désigner. Les noms anglais, pour la plupart, furent adoptés, mais seulement après avoir passé par un moule français. Et quel travail d'artiste dans la francisation    de ces mots anglais! Quel poli! Quelles ciselures! Car, pour entrer dans la famille des mots français, il fallait en prendre les traits. Nul ne pouvait être du banquet sans être revêtu de la robe nuptiale.
   Il n'y eut jamais de tribunal civil en Acadie, sous la domination des rois de France. Les différends étaient réglés par le missionnaire ou par arbitrage. Le jargon particulier à la chicane était, par conséquent, tout à fait étranger au




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.