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   Prenons roi et loi. Aux XIe siècle, c'était rei et lei que l'on écrivait et prononçait; à la fin du XIIe [siècle] et au XIIIe [siècle], roi et loi. Au XIVe, on écrivait toujours roi, loi, mais on prononçait rwâ, lwâ. C'est l'influence italienne qui, au XVIe siècle, fit changer la prononciation de en oi: «Ronsard, / Qui premier me poussa et me forma la vois / A célébrer l'honneur du langage françois». ([DU] BELLAY).
   Ces deux rimes se prononçaient, assure-t-on, voué et francé.
   «Pas un de ceux qui prononçaient j'alès, je fesès, n'auraient osé écrire autrement que j'allois, je faisois,» nous dit le grammairien J. Peletier [du Mans], contemporain de Ronsard.
   Ce n'est qu'en 1835, à la demande de Voltaire, que l'on adopta, à l'Académie, l'orthographe rationnelle si l'on peut dire, et que l'on écrivit j'étais, je connais, au lieu de j'étois, je connois: «On n'oserait (à la cour) dire François ni Françoise, sous peine d'être appelé pédant; mais il faut dire Francès et Francèse, comme Anglè et Anglèse; pareillement j'estès, je faisès, je disès, et non pas: j'estois, je faisois, je disois». (H. ESTIENNE, XVIe siècle).
   La prononciation acadienne de tous ces mots est celle que prescrit Henri Estienne, et qui est celle du populaire de France, à l'exception du nom propre François, qui se prononce ici comme à l'Académie, Francewâ.
   Cette anomalie d'écrire d'une façon et de prononcer d'une autre a produit une curieuse confusion dans la langue: «François, Anglois, Orléanois, Marnois, Béarnois, Portugalois, Ecossois», (FROISSART) sont devenus Français, Anglais, Orléanais, Marnais, Béarnais, Portugais, [Écossais]; tandis que Albigeois, Bavarois, Carthaginois, Gantois, Danois, Suédois se prononcent comme ils s'écrivent.
   Nous avons suivi pour tous ces mots la manière académique, sauf pour Écossais et harnais que nous prononçons Écossois et harnois.
   Les Canadiens disent, comme les Parisiens, harnais; ils ont tout de même une petite ville peu éloignée de Montréal qu'ils appellent Beauharnois.
   La prononciation de la diphtongue -oi varie, en Acadie, dans certains mots où elle a varié en France. Ainsi, au lieu de boîte, nous disons boète. L'on disait comme nous au temps de Molière: «Valère: Que vient de te donner cette farouche bête? Ergastre: Cette lettre, monsieur, qu'avec cette boîte / On prétend qu'ait reçue Isabelle de vous...»
   Pour rimer avec bête, il faut que boîte se prononce bouète.
   Prenons un autre mot, paroisse, que nous prononçons parouèce. Jacques Peletier [du Mans], à qui j'emprunte le quatrain suivant, ne prononçait pas autrement que nous: «Autrement que serait-ce? / Le gendarme endurci, / N'a eu aucun souci /    De bourg, ni de paroisse». (PELETIER [DU MANS], [L'Art poétique en deux livres], «Opuscules» poète du XVIe siècle).
   Saint-Gelais (commencement du même siècle) ne prononçait pas ce mot autrement que Jacques Peletier [du Mans] et nous: «Il vint l'autre jour un cafard / Pour prescher en notre paroisse, / Et je lui dis: Frère Frappart, / Qui vous fait venir ici? Est-ce /    Pour dresser l'âme pécheresse
   Paroisse, ici, rime avec est-ce et pécheresse.
   Ce qui est plus probant encore, c'est que l'on trouve parouèce pour paroisse dans les lais [Lois] (ou leur traduction en français) de Guillaume le Conquérant, de Normandie.
   Nous disons étouelle pour étoile. L'on disait comme nous au XVIe siècle et au XVIIe aussi, je crois: «Allez où sont ces demoiselles, / Comme un soleil au milieu des étoiles».
   D'autre part, la diphtongue -oi ne se change ici que très rarement en -ei; tandis que ce changement est fréquent chez les Normands, les Picards et les Canadiens. Les deux vers suivants de La Fontaine ne rimeraient pas en Acadie:
«Voyez-vous ces cases étroites? /




Source : POIRIER, Pascal. Le Glossaire acadien, édition critique établie par Pierre M. Gérin, Moncton, Éditions d'Acadie; Moncton, Centre d'études acadiennes, 1993, 500 p.