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CHAPITRE X



La Syntaxe


La syntaxe est la forme du langage, un peu comme l'âme est la forme du corps.
Le corps, depuis sa naissance jusqu'à sa dissolution, change incessamment, se transforme, se renouvelle même tout à fait, sans que, pour cela, la personne qu'il représente cesse d'être elle-même. L'idendité demeure, parce que l'âme demeure.
Il en est ainsi d'une langue. Les mots qui la constituent sont des composants qui naissent, se dévéloppent, vieillissent, dépérissent, meurent. Pour ravigorer les uns et suppléer les autres, la langue cherche de tous côtés. Elle s'incorpore des mots nouveaux à la manière d'un arbre auquel il se greffe des rameaux étrangers ; quelques-uns sont ramassés dans la boue : Ce sont les mots populaires ; quelques-uns lui viennent du bagne : ce sont les mots argotiques ; d'autres sont formés avec des radicaux grecs et latins : Ce sont les mots scientifiques ; la mécanique, les arts et les inventions en fournissent ou en font naître un grand nombre. De cette façon la langue peut s'enrichir, ou, d'autre côté, s'altérer jusqu'à devenir méconnaissable. Mais tant que la syntaxe demeure, la langue demeure.
Les mots sont l'étoffe dont une langue se revêt. Viennent les tailleurs et les drapiers, disons les grammairiens et les littérateurs, qui donnent au vêtement sa coupe et son élégance.
Lorsque les Normands, à la suite de Guillaume le Conquérant, eurent, au XIe siècle, soumis l'Angleterre, les mots français firent violemment irruption, se répandirent sur toute la surface de la Grande-Bretagne et y restèrent à demeure. Ces mots – et il n'en est entré pas moins de 20,000 dans la langue anglo-saxonne – loin de la détruire l'ont enrichie. C'est que la syntaxe, retranchée derrière le peuple, n'a pas capitulé. Elle prit ces mots, les assujetit, les coula dans un moule nouveau, les façonna à sa manière, en fit des mots anglais, avec le résultat




Source : POIRIER, Pascal. Le parler franco-acadien et ses origines, s.n., s.l., 338 p.