page



  LE GRAND DÉRANGEMENT 9
n'avait jamais pu pardonner, dis-je, la retraite qu'il fut forcé de faire, attendaient une occasion favorable de déporter les Acadiens. Mais ils n'osaient entreprendre la mise à exécution de ce projet tant que les forts de Beauséjour et de Gaspareau, sur l'isthme de Chignictou, seraient en possession des troupes françaises.

Par la ruse et par mensonge, en faisant des fausses représentations au secrétaire d'État 12, ils réussirent à obtenir l'autorisation d'attaquer ces postes si l'exposé des faits qu'ils lui avaient communiqués était exact 12a. Shirley s'empressa de répondre que ses informations étaient mal fondées 12b, mais cela ne l'empêcha pas de s'entendre avec Lawrence pour faire recruter au Massachusetts un régiment de deux bataillons pour aller s'emparer de ces deux forts. Le lieutenant-colonel Robert Monckton reçut de Lawrence l'ordre de se rendre à Boston pour faire ce recrutement. Ses premières instructions à cet effet portent la date du 7 septembre 1754, et le 29 janvier 1755, le commandant en chef de la province de la Nouvelle-Écosse lui en donna des nouvelles. Le lendemain, 30 janvier (ailleurs Lawrence date cette lettre du 29 janvier), Lawrence écrivait à Monckton comme suit: "Par vos instructions supplémentaires, vous trouverez la substance de la déclaration que vous ferez dès votre arrivée à Chignictou, aux habitants français de ces districts, les informant du sort qui les attend s'ils refusent de faire ce qu'on exige d'eux, ce qui, pour le présent, consiste à remettre leurs armes et à demeurer tout à fait paisibles dans leurs habitations. Je ne demanderais à aucun d'eux de prêter le serment, vu que la prestation du serment nous lierait les mains et nous empêcherait de les chasser dans la cas où, comme je le prévois, la chose deviendra nécessaire." 13

Ici Lawrence dévoile son jeu: il ne veut pas que Monckton fasse prêter le serment d'allégeance aux Acadiens du district du l'isthme de Chignictou, parce que cela lui lierait les mains et l'empêcherait de les expulser. Et notons qu'il écrit cela six mois avant que, de concert avec Boscawen, il décrète la déportation de nos pères. Le drame de 1755 était donc une chose décidée depuis que Lawrence tenait les rênes du pouvoir à Halifax, en l'automne de 1753. Ses nombreuses dépêches au secrétaire d'État et aux lords commissaires du Commerce et des Colonies le prouvent abondamment. Il ne lui manquait que la sanction royale. La reçut-il? Mystère.


(12) Public Record Office. C.O. 5.
(12a) Ibid.
(12b) Ibid.
(13) Vernon. - Wager's Collection in the Library of Congress, Washington.




Source : GAUDET, Placide. Le Grand Dérangement : Sur qui retombe la responsabilité de l'Expulsion des Acadiens, Ottawa, Ottawa Printing, 1922, 84 p.