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  LE GRAND DÉRANGEMENT 43
c'était un trompe-l'oeil et c'était se donner un prétexte de déporter les habitants français.

L'éditeur de "Acadie" prétend que "le drame" de la déportation "a été longuement combiné et savamment mûri dans le mystère de la chancellerie britannique." Mais cet avancé ne sort guère du domaine de l'hypothèse.

N'oublions pas que quand on se hasarde à faire des affirmations, il faut les pouvoir soutenir de preuves documentaires, autrement on risque fort de faire de l'imagination en histoire et de conclure d'après ses propres préjugés, plutôt que d'après les faits historiques. C'est ce qui me porte à agir avec beaucoup de prudence et de discernement sur la question de l'expulsion des Acadiens.

Certains écrivains ont prétendu que l'expulsion des Acadiens fut une mesure de guerre. Rien n'est plus faux, car, comme on le verra à l'Appendice F, ce sont leurs terres qu'on voulait avoir. D'autres veulent faire retomber tout l'odieux du drame du 1755 sur les missionnaires, surtout sur l'abbé LELOUTRE. On trouvera la réfutation de cette absurde accusation dans mon prochain volume.

D'aucuns trouveront à redire de ce que je ne jette aucun blâme sur les Acadiens. En quoi les blâmerais-je? Est-ce parce que les autorités britanniques qui commandaient à Annapolis Royal et à Halifax les ont vilipendés, calomniés, les accusant à faux de prendre part aux atrocités que commettaient les Sauvages contre les colons de langue anglaise de la Nouvelle-Écosse?

Shakespeare a raison de dire dans Othello: "Celui qui vole ma bourse me vole une bagatelle; c'est quelque chose, mais ce n'est rien. Elle était à moi, elle est à lui, et a été l'esclave de mille autres. Mais celui qui dérobe ma bonne renommée me vole une chose qui ne l'enrichit pas, et qui me rend vraiment pauvre."

L'esprit d'intolérence et de fanatisme que la Réforme, comme on l'appelle, a fait surgir en Angleterre, sous Henri VIII et ses successeurs, contre la religion catholique, s'est implanté en Acadie par les fils d'Albion après la reddition du fort Port-Royal, au mois d'octobre 1710. Il s'y est accru à mesure que l'élément anglais, venu de l'Angleterre et de la baie du Massachusetts, a pris racine dans le pays. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque la persécution la plus atroce contre les catholiques était à son apogée dans le Royaume-Uni. Les gouverneurs britanniques et leurs délégués, à l'exception de Hopson et de Caulfield, apportèrent en Acadie les mêmes sentiments de haine et de persécution qui les animaient en Angleterre. Les représentants de la couronne britannique à Annapolis-Royal - l'ancien Port-Royal du régime français - ne regardaient les Acadiens guère mieux que s'ils eussent été des Sauvages





Source : GAUDET, Placide. Le Grand Dérangement : Sur qui retombe la responsabilité de l'Expulsion des Acadiens, Ottawa, Ottawa Printing, 1922, 84 p.