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  LE GRAND DÉRANGEMENT 5
"Il y a de grandes raisons de craindre qu'un tel acte produise une révolution générale dans cette province; c'est pourquoi Sa Majesté, toute chose considérée, juge bon d'ajourner pour le présent l'exécution d'un pareil projet.

Cependant, Sa Majesté vous prie de considérer comment un tel projet pourrait être exécuté, en temps convenable, et quelles précautions faudrait-il prendre pour prévenir les inconvénients que l'on redoute." 5

C'est grâce à l'amabilité de mon camarade de bureau, M. le major Gustave Lanctôt, si j'ai pu me procurer l'extrait tout à fait inédit qu'on vient de lire. Il m'en a fait une transcription au British Museum au cours du mois de janvier 1919.

C'est, jusqu'à présent, la seule pièce officielle venant du secrétaire d'État que j'aie lue où il est question de déporter les Acadiens. Si d'autres documents relatifs à ce sujet existent, ils ne sont pas connus, et s'il y en a -ce qui semble douteux- ils peuvent être dans la correspondance de sir Thomas Robinson, mais cela me semble très problématique.

Quoiqu'il en soit, l'extrait ci-dessus est une preuve irrécusable que huit ans avant le drame de 1755, le roi d'Angleterre "jugeait bon d'ajourner pour le présent l'exécution d'un pareil projet." Que décida-t-il dans la suite? Mystère.

Bien qu'il ne paraisse pas raisonnable, ni vraisemblable même, qu'un simple petit lieutenant-gouverneur d'une province en Amérique ait osé prendre sur lui-même la responsabilité de bannir toute une population sans en avoir été préalablement autorisé, les faits et les preuves sont là qui rendent Lawrence responsable du crime du bannissement des Acadiens.

Le vice-admiral Edward Boscawen a inscrit dans son journal, à la date du 17 avril, l'entrée suivante: "J'ai reçu des mains d'un des messagers de Sa Majesté une lettre de sir Thomas Robinson, * un des prinpaux secrétaires de Sa Majesté, avec mes instruction secrètes portant la signature du souverain."

Les "Secret instructions for vice-admiral Boscawen given at our Court at Saint James, April 16th, 1755," sont au Record Office, à Londres.

Par ces instructions secrètes, Boscawen devait se rendre à Halifax avec son escadre, y rallier les vaisseaux, qui se trouvaient déjà dans ces eaux sous les ordres du commodore Augustus Keppel, et de se mettre en rapport avec le général Braddock. Mais il ne s'y trouve pas un mot ayant trait à l'EXPULSION des Acadiens. Cepen-


(5) Ibid., folio 157.
* Thomas, Robinson, diplomate anglais, 1695-1770.




Source : GAUDET, Placide. Le Grand Dérangement : Sur qui retombe la responsabilité de l'Expulsion des Acadiens, Ottawa, Ottawa Printing, 1922, 84 p.